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Article Publication logo February 17, 2021

Cameroun: Sédentarisation des Bakas à Lomié: La 'mort' derrière les aliments ?

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Worm's eye view of buttress roots in the rain forest in Cameroon.
Anglais

For this project, Ndombong Hervé Bertrand immersed himself in the new dietary habits of the pygmies...


Les notables et habitants de Payo. Image par Hervé Ndombong.

C’est une Lapalissade de dire que les pygmées en général se nourrissent désormais de tout ce dont vivent les bantous. C’est également pareil lorsqu’on affirme que ceux-ci pratiquent la chasse, la pêche et la cueillette. Ils le font aujourd’hui  comme l’ont toujours pratiqué leurs ascendants. Toutefois, à l’occasion d’une enquête menée du 02 au 06 février 2021 auprès des Bakas de Lomié avec le concours de Rainforest journalism, une Ong spécialisée dans le traitement des questions d’environnement en lien les forêts humide dans le monde, il est fort étonnant de remarquer que les changements opérés dans la tradition culinaire de ces populations autochtones pourraient bien être leur « tombe ». On assiste en effet à une véritable mutation qui va jusqu’à menacer la richesse spirituelle des Bakas qui subissent au passage les affres de la destruction de leur espace vital (la forêt), eux qui doivent dorénavant combiner avec les bantous.

Nouveau mode alimentaire


Boutique du village Mouangué le Bosquet, à 40 Km de Lomié. Image par Hervé Ndombong.

Ouverts désormais au monde, les Bakas sont surexposés aux produits manufacturés qui s’ajoutent à leurs traditionnelles viandes de brousse et autres produits forestiers non ligneux (Pfnl). Sur la liste non exhaustive des produits de consommation de ces hommes de petite taille, figurent désormais le pain, le beurre, le chocolat, le lait artificiel (pour les bébés surtout), les boissons gazeuses, le riz et particulièrement l’alcool. Ce dernier produit n’est pas inconnu chez les pygmées puisqu’ils en ont toujours consommé, expliquent les chercheurs en science sociale. Noël Eleh, enseignant et diplômé de sociologie note qu’ « on constate que ces hommes sortent de plus en plus de leur milieu naturel. Ils se retrouvent parmi nous. Pour vivre, et pour consommer les produits que nous avons sur place, ils sont obligés de travailler. On leur donne une petite rémunération en dehors des gibiers qu’ils peuvent prendre en brousse et venir vendre aux gens. En les vendant, ils achètent ce que nous produisons ainsi que les produits manufacturés ». Seulement, « quand ils descendent ici, ils s’adonnent tellement à la consommation des whiskies en sachet », ajoute sieur Eleh Noël.

Ce qui n’est pas sans conséquence puisque des cas de carie dentaire ont été répertoriés en lien avec la consommation par exemple des pâtisseries, affirme le docteur Mbak Amkekanda Roger Cédric en service à l’hôpital de district de Lomié. Ces produits viennent rallonger la liste des facteurs qui endommagent les dents au même titre que le fait de tailler l’émail des dents ou encore de consommer plus de viande de brousse, souligne le médecin. Ces cas, bien que marginaux, sont devenus malgré tout une réalité chez les Bakas à Lomié. Les statistiques dans ce cas de figure sont faibles. On enregistre de temps en temps des cas de déparasitage, fait-on savoir ici ; encore que les Bakas ne sont pas réguliers à l’hôpital comme l’atteste Irène Azam, enseignante du primaire au campement Payo. « Ils ont des potions adaptées pour que ça ne s’aggrave pas (maux de ventre, ndlr) », affirme celle-ci.


Sachet d'alcool aux abords de la gare routière. Image par Hervé Ndombong.

Cependant, le phénomène qui inquiète les autorités sanitaires et les populations, et qui représente une menace réelle à l’existence des pygmées Bakas, c’est la consommation abusive d’alcool que l’on connaît également chez les populations bantoues, rappellent les Bakas eux-mêmes. Elle a des répercussions sociales énormes, indique le personnel médical. « Sur le plan social, on assiste à des débordements qui vont jusqu’à des blessures à la machette », déclare le Dr Mback Cédric. Les hommes Bakas vont jusqu’à blesser leurs femmes avec cet outil tranchant. Ce personnel de l’hôpital soutient qu’il ne se passe pas deux mois sans qu’on en enregistre. A la mairie de Lomié, on fait référence à des cas reportés par la formation hospitalière

Dur de se nourrir !

Par ailleurs, les produits forestiers ne semblent plus suffire aux Bakas qui ont pu s’adapter à leur nouvel environnement. Le notable Nké Rémi, du village Payo situé à 25 km de Lomié, explique que « ce que tu manges ou prépare en forêt n’est pas comme celui du village ». C’est désormais une affaire de goût, dit-il.

Sur un tout autre plan, c’est une question de survie. Sandja Daniel, le second notable de Payo, revient sur l’histoire de sa sœur qui est décédée à l’accouchement et a laissé un nourrisson. Il a fallu l’alimenter au lait artificiel, dit-il. « On a fait vivre l’enfant avec le lait, et actuellement il est là », affirme Daniel Sandja. Comme quoi, tout paraît aller pour le mieux.


Le village Payo dénonce l'exploitation ouvrière. Image par Hervé Ndombong.

Mais lorsqu’on questionne le rapport au travail rémunéré avec les bantous afin de gagner un peu d’argent et s’offrir le luxe de la ville, c’est à ce niveau que le bas blesse. Traités pratiquement comme des esclaves, les Bakas ne savent plus à quel Saint se vouer. « Nos frères bantous nous piétinent beaucoup », argue Sandja Daniel. « On nous prend la journée de travail à 500 fcfa », explique l’homme d’une cinquantaine d’années. « Celui qui est gentil peut nous donner un sachet de whisky, ou préparer un peu de nourriture ou le Mbotoro (alcool de fabrication artisanale, ndlr), après il donne les 500 fcfa », lâche-t-il.

Même dans le commerce, le bantou dicte sa loi. Sa majesté Joseph Tindo, chef de village du campement Mouangue le bosquet est catégorique : « on est venu pour tromper les Bakas », déplore-t-il. Les bantous achètent généralement les noyaux de mangues sauvages (mango en langue locale) à 500 fcfa pour deux litres alors qu’en principe, il peut être vendu à 2000 fcfa, critique le chef de village. La chefferie dans son ensemble est en outre en ébullition lorsqu’on parle des produits comme le riz, le pétrole, le savon ou la sardine, vendus par les musulmans détenteurs des boutiques dans le coin et qui se font des bénéfices impressionnants. « C’est cher », lâche les Bakas réunis autour de leur autorité traditionnelle d’autant plus que les boutiquiers ne font que dans le détail afin de tirer le maximum de profit, font savoir ces populations autochtones.

Le prix de la sédentarisation


Les pygmées vivent dans la précarité. Image par Hervé Ndombong.

L’Etat a opté, depuis les années soixante, de faire sortir le pygmée de la forêt. Il a également développé des stratégies ou des techniques pour garder l’homme Baka au village. Rien n’évolue suivant les prévisions du gouvernement, indique certaines autorités rencontrées à Lomié. A la sous-préfecture et à la brigade de gendarmerie de Lomié, on apprend que l’Etat et des partenaires (Ong) ont mis en place des programmes et des projets visant à sédentariser ce peuple nomade à l’origine, lui qui allait jadis d’un bout à l’autre de la forêt en fonction des saisons en quête de nourriture. Seulement, ces initiatives se sont soldées pour l’essentiel par un échec. Ce qui a eu pour conséquence de plonger les Bakas dans une pauvreté extrême. Le pygmée Baka est en outre sur le banc des accusés. « Ils revendent ce qu’on leur donne pour les champs », affirme un gendarme ayant requis l’anonymat. Parmi le matériel, on retrouve les machettes, les bottes, les boutures de manioc sélectionnés, etc. Ici, on propose de sortir le Baka dès le berceau pour l’intégrer à la vie « moderne » afin d’avoir de nouveaux citoyens aptes à comprendre le mode fonctionnement actuel de l’Etat. Mais contre toute attente, ces sont les mêmes agents de l’Etat qui rappellent également que la culture Baka peut expliquer leur comportement qui consistait (et consiste toujours) à attendre tout de la forêt ; ce qui les amène à se conforter dans cette posture et à consommer les produits de la forêt sans avoir besoin soit de cultiver soit d’élever de bêtes. C’est un paradoxe qui fait des Bakas, « des voleurs ». Devant les accusations de vol dans les champs des bantous, les pygmées rejettent en bloc ces allégations. « C’est du sabotage », disent les Bakas de Payo. Pour le notable Nké Rémi, on est tenté de se demander « qui n’a jamais demandé de l’aide » ?


Les Bakas à Mouangué le Bosquet disent non à l’exploitation. Image par Hervé Ndombong.

A contrario, ils dénoncent plutôt le laxisme de l’Etat qui peine à assumer le prix de leur sédentarisation. « Nous demandons aux Ong de nous trouver les semences de cacao », affirme Sandja Daniel du village Payo.  A Mouangue le bosquet, Pascal Kokpa soutient effectivement que le projet d’investissement et de développement des marchés agricoles (PIDMA) a apporté un appui en boutures de manioc, en semences de maïs Panar et en petits matériels agricoles. Sauf que pour le conseiller, « ce n’était pas suffisant pour le village ». C’est pour cette raison qu’il appelle l’Etat à mettre à leur disposition d’autres semences comme le concombre ou l’arachide qui coûte cher, selon Pascal Kokpa ; du matériel comme des machettes, une tronçonneuse pour couper le bois, etc.

Socialisation par coups

Pendant que le Baka s’adapte au nouvel environnement qui s’impose à lui, que les outils d’adaptation tardent à prendre leurs marques, c’est « l’âme Baka » qui tend à disparaître comme la forêt qui les a vus naître. « Ce qui a changé dans la vie du Baka, c’est l’absence même de l’aliment tel que le miel », déclare Martial Somopeh. Le journaliste exerçant à Lomié qui connaît suffisamment la situation des Baka, remarque que « les Bakas vivaient de la chasse, de la pêche et de la cueillette » et qu’aujourd’hui, « il devient de plus en plus difficile pour un Baka d’attraper un gibier, de faire des rites traditionnels avec la chair de l’éléphant qui devient également de plus en plus rares dans la localité ». L’homme de média met en avant la présence des stupéfiants et des whiskies en sachet qui sont à proximité des ces hommes de petite taille. C’est « le prix très abordable », qui explique leur accessibilité pour ce qui concerne les Bakas. « Beaucoup de choses ont changé dans leur alimentation au point le Baka n’est plus cet homme qui vivaient uniquement de la chasse et de la cueillette, il commence à vivre des aliments des peuples allogènes », souligne Martial Somopeh qui conclut en insistant sur le fait que ce nouveau mode alimentaire rend la vie des Bakas « difficile ».


La sédentarisation vide la culture Baka (des enfants Bakas). Image par Hervé Ndombong.

A ce propos, « comme on ne vit plus en forêt, nous ne sommes plus habitués aux choses de la forêt », argue Sa majesté Bebelis Jean Rosselin. D’après l’homme âgé à peine d’une quarantaine d’années, les repas sont constitués de maquereaux, de manioc, de plantain et autres riz. Ici, la sédentarisation est quasi complète. Le village compte un centre de santé et de nombreuses boutiques.

L’école constitue l’un des facteurs qui connecte le Baka aux nouveaux modes alimentaires qui s’imposent à eux. Au lycée bilingue de Lomié, moins d’une dizaine d’enfants Baka ont accès à l’éducation promue par le système éducatif national. Mme Djankep Georgette, proviseur du lycée bilingue de Lomié confirme que les Bakas inscrits dans son établissement scolaire ont bien intégré la communauté éducative : seconde et Terminal pour ceux qui poursuivent leur cursus scolaire. « Ils ont déjà intégré la vie en communauté avec les bantous », dixit Mme le proviseur. Pour consolider cette information, Cyrus Nkouo Metio soutient que les Bakas restent ouverts au monde, surtout ceux qui viennent à l’école ». « Ils se comportent comme les autres », conclut le professeur de philosophie.


Baka Scolarisé.

Dans les programmes communaux de développement, les Bakas sont considérés au même niveau que les bantous. Sauf que dans la réalité, les disparités sont énormes. Les Bakas ne se sont pas encore complètement adaptés au nouveau mode de vie : l’agriculture de faible production et l’élevage du petit bétail sont l’essentiel des activités quotidiennes des pygmées Bakas à Lomié, expliquent les autorités municipales de Lomié et de Mindourou, commune situé à 63 km de la première.

Hervé Ndombong avec le soutien du Rainforest Journalism Fund en partenariat avec Pulitzer Center.


Réactions


Le maire de la Commune de Mindourou.

SM Zengle Ntouh Richard, maire de la Commune de Mindourou

« Il y a un ensemble d’actions que la Commune mène en faveur des populations »

Il n’y pas, à proprement parlé, un programme spécifiquement Baka au niveau de la Commune. Il y a en ensemble d’actions que la Commune mène en faveur des populations.

De façon spécifique pour le Bakas, nous mettons l’accent sur l’éducation. Nous travaillons dans le domaine de la santé avec une organisation non gouvernementale qui coopère avec nous. La mairie travaille avec certaines organisations pour ce qui est de la santé des Baka et pour ce qui est de l’éducation des jeunes Bakas. Au-delà, la Commune a des programmes au bénéfice des populations. Ils visent l’élévation du niveau de vie des populations à travers leur implication dans les activités agropastorales. Nous avons ici un bureau de l’animation rurale de l’organisation de l’agriculture (Baroa) qui s’occupe du recensement et de l’encadrement des agriculteurs. Nous mettons en place des pépinières, des cacaoyers et des palmiers à huile, où toutes les populations intéressées peuvent aller prendre. Nous donnons l’hectare à 5 000 fcfa, mais aux Bakas, nous donnons gratuitement.

Avec l’Ong Fairmed, on a mis en place des mutuelles de santé qui ont connu des fortunes diverses. Ce sont ces mutuelles qui soignaient gratuitement les pygmées Bakas qui contractent de nouvelles maladies.

Pour ce qui est de l’éducation, nous prenons en charge tous les enfants Baka qui vont à l’école, que ce soit l’enseignement primaire, que ce soit l’enseignement secondaire. C’est un programme que nous engageons avec le programme national de développement participatif (Pndp).

L’effectif est très réduit. Vous savez que les Bakas étaient nomades au départ. Ils vivaient des activités de pêche, de chasse et de cueillette artisanale. Ils ont été sédentarisés ; ce qui a modifié leur mode de vie. Leur nomadisme se faisait au gré des saisons, selon les mouvements des gibiers, et selon la production des produits forestiers non ligneux. Ils pouvaient donc aller d’une forêt à une autre. Maintenant qu’ils sont sédentarisés, ils continuent à faire la chasse dans leur environnement. Avec l’entrée en jeu de la modernité, de l’exploitation forestière qui a ouvert les routes partout, le braconnage s’est accentué, la faune a été décimée. Les premières victimes de ces changements et autres bouleversements, ce sont les pygmées Bakas. En réalité, il y a aujourd’hui une poignée de Bakas qui se livre à l’agriculture à titre personnel. Ce que nous constatons est que les Baka servent de main d’œuvre aux Bantous moyennant une rémunération infime. Nous avons dans le campement Dassia, cinq ménages qui pratiquent réellement l’agriculture. Dans tous les campements, on trouve beaucoup plus les Bakas qui font l’élevage des petits bétails et de la volaille. Pour ce qui est de l’agriculture, nos frères sont quelque peu réfractaires aux pratiques agricoles modernes. Toutefois, il y en a qui l’exercent. Seulement, ces cas sont marginaux.



Conseiller municipal à la Commune de Lomié.

Oloa Nadègeconseiller municipal à la Commune de Lomié

« Nous avons un programme pour les Bakas, mais il n’est pas basé sur l’alimentation »

Quels sont les projets ou programmes élaborés pour aider les Bakas à s’adapter à leur nouveau mode de vie ?

Nous avons un programme pour les Bakas, mais il n’est pas basé sur l’alimentation. Il a trait au développement, à la santé et à l’éducation. Nous encourageons l’agriculture chez les Bakas ; nous leurs octroyons du matériel comme les machettes, les houes, lors des célébrations comme le 8 mars ou fête de la femme rurale. Nous les en valeurs des produits forestiers non ligneux.

Comment les Bakas reçoivent ces projets ?

Au départ, c’était difficile. Aujourd’hui, avec les résultats sur le terrain, on retrouve les femmes Bakas au marché. Dans les campements, vous trouvez des régimes de plantain ou un seau de macabos en vente.

Les femmes Bakas n’ont pas de comptoir au marché. Elles arrivent très tôt le matin parce qu’elles sont matinales. Elles exposent, vendent ou livrent aux Bayams sellam puis elles repartent.

Les Bakas sont exposés à l’alcool. Que fait la mairie devant un phénomène qui prend de l’ampleur ?

Nous essayons de sensibiliser puisque nous avons des cas de maladies selon les informations que nous donne l’hôpital. A tout moment, nous sommes interpellés. La semaine dernière, nous avons été interpellés par rapport au fait qu’une dame a été victime de violence. L’alcool en était la cause, nous a-t-on dit. Nous les sensibilisons. Nous ne pouvons pas les contenir puisqu’ils ont leurs propres moyens. Ils vendent leurs produits champêtres, ils vendent les produits de la foresterie puisque nous avons déjà les Bakas scieurs. C’est une tâche compliquée pour nous.



Félix Zogo Ndzomo, anthropologue.

Félix Zogo Ndzomoanthropologue

« Lorsque vous changer une personne (…) vous faites à cette personne du mal »

Ce sont les plus anciens habitants de l’Afrique. Ils sont les maîtres méconnus de la tradition africaine. Ils sont les maîtres de la civilisation de l’ancienne Afrique et de l’Afrique actuelle. Ils sont désignés par les noms comme Toua, Aka, Baka, Bongo, Bhouti en fonction de la région où on se trouve exactement. Les anciens Égyptiens les désignaient par le terme venec qui signifie danseur. On ne les considérait pas comme des hommes de petite taille. Ils sont connus dans la mythologie égyptienne.

Vouloir changer les pygmées, c’est décroître la valeur que les pygmées ont de la vie humaine, c’est décroître le savoir que les pygmées détiennent. Lorsque vous changez une personne, lorsque vous voulez qu’elle soit comme vous, vous faites à cette personne du mal. Les pygmées vont obligatoirement oublier le savoir ancestral dont ils disposent et que nous n’avons pas. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous allons chez eux lorsque nous sommes victimes d’un certain nombre de malheurs. Nous allons rechercher le réconfort, le savoir, la santé chez les pygmées. Amener les pygmées à devenir des vendeurs, de grands cultivateurs, et donc, des gens qui ont soif d’argent, ils seront des esclaves au lieu d’être des maîtres qu’ils ont été longtemps dans l’écosystème. Le faire, pour moi, c’est dénigrer tout le savoir, toute la continence que les pygmées ont de la vie du monde. Ce sont à l’heure actuelle les vrais dépositaires sur terre de la vie humaine. C’est vouloir faire retourner les pygmées dans un capitalisme sauvage et entrer dans une mondialisation qui ne prend pas en compte les communautés et le savoir des communautés à partir de leur endogénéité.

Cette manière de pensée à d’abord tué le reste de l’Afrique. Et si nous-même, nous mettons cette colonisation sur les pygmées, nous ne serons pas seulement en train de les coloniser, mais de les exterminer. Comme je venais de le dire, laissons les pygmées vivre dans leur biotope et allons, nous, chercher le savoir. Au lieu de les ramener vers nous, nous devons plutôt aller vers eux. Ils détiennent le savoir, ils sont proches des divinités.

Quant à la nutrition, elle a beaucoup de pans. Elle nous aide à rester en vie. Elle a également beaucoup de fonctions. Elle a une fonction sociale, elle a une fonction physiologique, elle a une fonction spirituelle. Il y a par exemple une nutrition liée à votre culture. Pour aller plus loin, il y a des aliments culturellement consommables et des biologiquement comestibles. C’est-à-dire certaines nourritures sont agréables, sont bonnes, ne sont pas nocives pour le corps, pour la chair. Mais elles ne sont pas appropriées. C’est ce qu’on appelle le biologiquement comestible. Mais le culturellement consommables, ce sont les aliments qui ont été légués dans le temps par certains qui sont de plus en plus utilisés ou usités.

La transformation des pygmées n’est pas uniquement liée à la seule évolution physiologique si nous rentrons dans leur nutrition. Le changement de méthode nutritive va obligatoirement avoir un impact dans plusieurs domaines de leur vie.

De nouvelles nourritures, manger des boîtes de conserve, manger des nourritures au sein des autres communautés va disloquer l’esprit communautariste qui existe chez les pygmées. On va constater un déséquilibre sur le plan physiologique, spirituel et social. Le changement de paradigme, de comportement nutritionnel va nécessairement provoquer un déséquilibre fondamental, total, dans leur environnement.

Il faut savoir que l’homme à une double composante : il est psychosomatique, il est esprit et chair. Lorsque que vous ne vous occupez que de la partie charnelle, et que vous abandonnez votre partie spirituelle, vous êtes dans la dépendance ou la dépravation totale. Vous ne pouvez pas vous considérer comme un être divin. D’où l’idée de revoir notre manière de penser les pygmées qui sont les vrais protecteurs de notre environnement.  

Propos recueillis par Hervé Ndombong.

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